Réflexion autour des enjeux de soin qui lient l’orthophonie et l’art-thérapie

L’orthophonie est une profession paramédicale qui s’attache à rééduquer et à soigner les troubles du langage oral, du langage écrit, de la voix et plus largement de la communication lorsque celle-ci est entravée pour des raisons psychiques, neuro-développementales et/ou organiques. Ainsi cette profession se situe au carrefour de plusieurs champs d’intervention et s’intéresse à des pathologies dont l’étiologie est souvent multifactorielle. Bien souvent, les orthophonistes accueillent donc des patients au « langage blessé », pour lesquels le passage par une médiation non linguistique est nécessaire en préambule ou en accompagnement de leur rééducation. Nous allons donc dans cet article réfléchir à l’intérêt d’utiliser l’art-thérapie en étayage d’un soin orthophonique.

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En premier lieu, rappelons que pour Saussure (1916), le langage est un système de signes qui articulent signifiant et signifié, c’est-à-dire image acoustique (mot) et concept (représentation subjective). Ce système est arbitraire, il dépend avant tout des personnes engagées dans l’échange d’un message. L’utilisation de ce système, son appropriation, sa modification compte alors autant que le système lui-même. Le langage est donc vecteur de sens à travers un code établi entre plusieurs personnes qui partagent des représentations : il est médiation et fait le lien entre représentation et perception. Or, lorsque cette médiation intersubjective est impossible ou défaillante, pourquoi ne pas passer par une médiation artistique permettant via le processus de créativité de retrouver une aire transitionnelle (Winnicott, 1953) de rencontre et d’échange ?

Par ailleurs, la médiation artistique à des fins thérapeutiques est fréquemment utilisée dans la prise en charge de troubles psychiques divers dont la comorbidité avec certaines pathologies rencontrées en orthophonie est évidente. Ainsi, les patients ayant un défaut d’imaginaire, une panne d’identification symbolique, une faible estime personnelle ou bien une capacité d’idéation fragile bénéficieront d’autant plus d’un cadre art-thérapeutique. Le choix du médium (musicothérapie, dramathérapie, danse-thérapie, art-plastique thérapie) permettra d’affiner et d’adapter au mieux le travail proposé avec les symptômes présentés. De manière non exhaustive, voici un tableau associant des indications potentiellement intéressantes à des propositions d’atelier en art-thérapie pour des patients initialement suivis en orthophonie.

Profils cliniques Propositions
Personnes atteintes de troubles du spectre autistique Musicothérapie pour développer via les échanges sonores une appétence à la communication.
Personnes souffrant de troubles de la fluence, de bégaiement Atelier d’écriture dramatique pour exprimer sur une autre modalité la frustration liée à la prise de parole orale.
Adolescents ayant des difficultés à développer un langage élaboré et inférentiel Dramathérapie pour vivre dans un espace scénique délimité l’abstraction d’un rôle joué et l’adresse au public.
Enfants ayant des difficultés du raisonnement logique Art-plastique thérapie pour manipuler et expérimenter différentes matières, consistances, transformations d’un même objet.
Personnes présentant un mutisme sélectif Atelier fabrication de marionnette pour détourner la parole et exprimer des affects indirectement.
Personnes dont le niveau cognitif se situe dans une zone limite inférieure à la norme de leurs pairs Improvisation théâtrale pour enrichir et partager des représentations différentes du réel, accéder au symbolique.
Personnes âgées atteintes de maladies dégénératives type maladie d’Alzheimer Atelier poèmes/peinture pour permettre aux souvenirs de s’exprimer autrement que dans le réel.
Personnes ayant subit un accident vasculaire cérébral Danse-thérapie pour se réapproprier un corps lésé.

 Enfin, si une partie non négligeable du travail orthophonique auprès des patients s’effectue de manière technique dans le but de récupérer ou de développer une compétence particulière (perdue ou absente), il ne faut pas oublier pour autant la notion essentielle de rencontre subjective entre deux individus singuliers. Dans cette rencontre, une fois les éléments cliniques évalués par le professionnel, il y a nécessité de créer une alliance thérapeutique solide afin de laisser le patient déposer toutes ces difficultés dans un climat de confiance. Pour se faire, le passage par une médiation tierce me paraît souvent indiqué en parallèle des objectifs classiques de la prise en charge. Puisque « la position tierce permet de se représenter à soi-même, à ses pairs et au monde environnant en faisant fonctionner son appareil à représenter les représentations, telle une méta-représentation » (Roussillon, 2001), le patient en jouant avec un médium peut se détacher de ses symptômes. Il les observe alors sous un nouveau prisme, celui de la créativité. En conclusion et de manière plus générale, l’art-thérapie est un étayage supplémentaire au mieux-être du patient suivi dans un cadre paramédical car cette approche se base non pas sur ce qui manque au sujet (compétences linguistiques) mais plutôt sur ce qui advient de lui en soin (l’objet créé).

Sarah Dufeutrelle

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